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Fichiers sons extraits de l'opéra (son midi)



Présentation du projet d’opéra autour de la Commedia de Dante

La traduction

En 1990, à la sortie d’une soirée de présentation du soufisme à Freiburg-im-Breisgau, désireux d’écrire une œuvre musicale importante, à savoir un opéra, le titre de la Divine Comédie de Dante s’imposa à moi, malgré mon ignorance complète du texte. Dès le départ, mon idée fut d’écrire l’opéra dans le texte italien intégral. Après trois ans consacrés à la lecture de différentes versions italiennes et françaises et pendant lesquels j’élaborai le prologue de l’opéra, je décidai d’entamer ma propre traduction, uniquement à des fins personnelles : par l’entrée dans la traduction, mon désir était naturellement de rencontrer de façon beaucoup plus personnelle le texte original, et donc, peut-être, de mieux comprendre la genèse du poème-même. L’ampleur de la tâche ne m’apparut que progressivement, étant donné la difficulté de la langue de Dante d’une part, la nécessité d’effectuer un travail approfondi de recherche sémantique, syntaxique et historique d’autre part. Au bout d’un an d’un premier effort qui commença à bouleverser ma vision de l’œuvre, je pris le travail de traduction encore plus à bras-le-corps et, arrivé aux derniers chants de l’Enfer, je décidai d’exiger de ma traduction des qualités que je n’avais pas encore trouvées dans les différentes traductions déjà parcourues, à savoir la très grande proximité au texte, la suppression des pronoms personnels et articles inutiles, une souplesse dans la versification et la juxtaposition de niveaux de langues différents, selon le besoin.


Portrait de Dante, Giotto

Je partis alors en Inde six mois pour finir l’Enfer (j’en étais à la troisième mouture des 34 premiers chants) et entamer le Purgatoire. L’Inde (que je connaissais pour y avoir séjourné à deux reprises) m’offrit ce dont j’avais besoin, à savoir un cadre de travail et de concentration exceptionnel (une bibliothèque où je pus compléter efficacement mes recherches) ainsi qu’une atmosphère propice à éveiller la contradiction, la remise en cause des choix, indispensable, à mon sens, à tout travail de longue haleine, qui ne peut se suffire d’une seule main de décisions initiales. Pendant ces six mois, j’achevai pratiquement le Purgatoire, transporté que j’étais dans une sorte d’adhérence au texte. Le Paradis, malgré l’intérêt discutable de certains passages pour nous, individus du XXI° siècle peu versés dans la théologie, s’avéra le cantique le moins difficile à traduire. La beauté de certains tercets, la fulgurance de certains passages et la netteté de certaines images me convainquirent de donner à mon propre texte des qualités que je n’avais que superficiellement recherchées au préalable. Voilà pourquoi je m’attachai à ciseler avec une attention accrue l’ensemble de toute ma traduction, une fois parvenu au terme d’un premier ‘dégrossissage’.


Paolo et Francesca, Dante Gabriele Rossetti

Les sept années consacrées à ce travail me permirent donc de mieux pénétrer un texte qui, peu à peu, grâce à sa merveilleuse cohérence, me sembla relativement court, malgré ce qui en est dit. Car ce qui frappe, avant tout, c’est l’absence de redondance, c’est la beauté de la construction qui joue de la succession de climax (dans le sens musical de points culminants) dont l’ordonnancement nous permet de respirer naturellement. L’alternance de passages descriptifs, méditatifs ou complexes sémantiquement nous impose un rythme de lecture irrégulier, assez inhabituel et d’autant plus intéressant. Dans ma propre traduction, j’ai essayé de respecter cette alternance grâce à cette proximité au texte déjà évoquée et qui me paraît essentielle pour ne pas atténuer les aspérités, dont l’acuité a dû varier au cours des siècles, contre lesquelles Dante nous projette. La lecture critique de ma traduction par des proches me permit de remettre sur le métier un travail dont on me persuada de le proposer à l’édition. Et la traduction parut en mai 2003 aux éditions de la Différence.


La porte de l'Enfer, détail, Auguste Rodin

La Comédie de Dante est souvent décrite comme le parangon du texte chrétien. Mon histoire personnelle et ma réflexion d’adulte me démarquent de toute religion. La vie de l’esprit reste liée à l’être, il me semble inutile de la brider dans quelque cadre que ce soit. Mon intérêt pour la Commedia - j’évite de parler de ‘Divine Comédie’ - réside essentiellement dans l’analyse effectuée par Dante des sentiments et des réactions humaines, et s’éveille à la beauté de certains passages au niveau strictement littéraire. Le plus grand tour de force de Dante reste pour moi l’audace qu’il a eue (en tant que croyant) de décider (en se substituant à Dieu ?) de l’avenir post-mortem de ses concitoyens, de personnages historiques ou fictifs. Cet élément, peu évoqué dans les analyses consacrées au poème, me paraît pourtant absolument crucial pour prendre le recul nécessaire vis-à-vis du texte. Car la véracité de certains faits que la plupart des commentateurs s’efforce de percer devient toute relative dès lors que l’on analyse le contenu avec cette idée en arrière-pensée : la véracité du propos de Dante importe peu, puisque, dès le départ, il truque la donne en se situant soi-même au sommet de tout. Malice, orgueil, naïveté, mystification de l’identification, il est difficile de trancher !

L’opéra :

Conçu comme un canon formel à 600 voix, cet opéra est prévu de durer 24 heures réparties sur trois jours. Les sept endormissements de Dante lui donnent sa macrostructure. Ecrit pour orchestre, traitement électro-acoustique, solistes, petits et grands chœurs, il doit également faire intervenir les dimensions chorégraphique, photographique et cinématographique à part entière. Imaginé comme une œuvre dite totale, il veut avant tout rendre hommage à notre état d’êtres humains en souffrance et en jouissance. Bien que très précisément situé dans le temps et dans l’espace par ses références historiques et géographiques, le poème de Dante est vu à travers un foyer grossissant, apte à le transposer en tout temps ou lieu.


Ascension vers l'Empyrée, Giovanni del Paolo

Par la diversité des situations in texto, l’opéra proposera un traitement vocal, instrumental et visuel aussi contrasté que possible. Aux instruments traditionnels de l’orchestre symphonique s’adjoindront des instruments extra-européens ; tous seront ou non traités par le filtre de programmes informatiques aptes à leur conférer un timbre ou une autonomie acoustique particuliers. De même, les voix, utilisées soit de manière traditionnelle (bel canto, parlato, sprechgesang) ou selon des techniques extra-européennes, seront ou non transformées par l’électro-acoustique, le but étant de créer un monde sonore inouï, puisant à des sources musicales aussi diverses que possible. Ce projet, toujours à l’écoute des nouvelles technologies, des efforts communicationnels contemporains, est prévu de s’achever autour de 2030. Dans la mesure du possible, il laissera une marche de manœuvre suffisante aux interprètes pour que l’œuvre dans son ensemble reste transposable dans des environnements historiques ou géographiques différents. Voilà pourquoi le poème de Dante demeure le support indispensable, mais un support ouvert à tous possibles.

Casablanca, le 8 mai 2004

La composition même de l’opéra n’a pu commencer qu’en avril 2005, sa préparation s’étant étalée de 1994 à 2005. Le Prologue avait été composé entre 1991 et 1994, la traduction du poème effectuée entre 1996 et 2003, la préparation de la structure de l’opéra de 2000 à 2003.